mardi 10 juin 2008

Jinxia

J'ai connu Jinxia au siège d'une association qui reçoit le personnel médical réfugié en France : médecins, sages-femmes, kinés, infirmières. L'hôpital français manque de personnel. Jinxia,la quarantaine, avait été gynécologue en Chine. Elle vivait en France depuis plusieurs années mais n'avait trouvé aucun emploi, pas même un emploi d'aide-soignante qu'elle aurait accepté volontiers, il faut bien gagner sa vie. On attendait qu'elle parle mieux avant de lui proposer quoi que ce soit et l'attente se prolongeait d'année en année. Pendant tout ce temps, elle avait vécu dans le Paris 13ème sans franchir les frontières du quartier asiatique où les gens comprennent le chinois. Elle vivait dans la crainte de ne plus pouvoir payer un jour le loyer de son appartement. Elle était mère d'un petit garçon de quatre ans nommé Jacques comme le président d'alors. Entre eux ils parlaient chinois. Elle ne rencontrait jamais de Français avec qui elle aurait pu échanger des impressions, des souvenirs ou des recettes de cuisine. Elle était pourtant sympa, jeune, et mignonne.Ses papiers étaient en règle mais, pour la comprendre quand elle parlait, il fallait faire un gros effort d'attention. Sa prononciation des consonnes et des voyelles françaises était catastrophique.

Elle a suivi des cours particuliers en tête à tête deux heures deux fois par semaine et réussi à lire jusqu'au bout "La petite tailleuse chinoise". Mais elle a continué de vivre en Chine par internet.Elle lisait le journal en chinois, achetait pratiquement tout en Chine, nourriture vêtements ect. Comme beaucooup de gens elle pensait qu'à partir d'un certain âge, on ne peut plus rien apprendre. Un dimanche on a visité le musée du Louvre ensemble. Jacques était avec nous. Ele m'a invitée à dîner. On passerait d'abord chez elle pour préparer le repas et on irait chez des amis dont les enfants étaient restés seuls à la maison parce que leurs parents travaillaient jusqu'à minuit dans un restaurant. En haut d'un tour elle a ouvert la porte de son appartement puis à l'intérieur une autre porte blindée,la porte de sa chambre. Plusieurs serrures solides. A l'intérieur de la chambre il y avait un lit bas à deux places et le petit lit de Jacques, la télé, un ordinateur.
Elle est allée ensuite dans la cuisine et moi je suis allée faire pipi au bout du couloir. De la musique venait de la dernière pièce. Je me suis approchée. La porte était ouverte et ce que j'ai vu m'a secouée. Une jeune fille était couchée dans un lit-cage en fer, un de ces lits en fer que je n'avais encore vus qu'à la télé dans les reportages sur les ouvrières qui dorment sur leur lieu de travail dans un espace très resserré. Elle avait près d'elle un petit poste de radio et elle écoutait de la musique folk. Elle m'a souri mais je n'ai pas avancé.
Revenue dans la cuisine, je n'ai pas posé de question. Quelque temps après Jinxia s'est plainte de son propriétaire qui lui demandait de payer un loyer exorbitant pour son logement. Elle était donc bien obligée de le partager avec des amis à qui elle rendait service, n'est-ce-pas ?

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